• Dans-la-Foule-2.jpg
  • Dans-la-Foule-1.jpg

+ Dans la foule

D’après le roman de Laurent Mauvignier

Adaptation et mise en scène Julien Bouffier
Création 2020

Ils viennent des bords de Loire, de Liverpool, de Gênes ou de Bruxelles. Jeff et Tonino poursuivent en France de vagues études. Geoff, en Angleterre, étouffe dans sa ville dévastée par la crise et la violence sociale du thatchérisme, tandis que ses deux frères aînés se sont arrangés avec leur misère morale. Tana et Francesco, en Italie, viennent de se marier. Gabriel et Virginie, dans la capitale belge, mènent une existence apparemment aisée.
Tous seront au rendez-vous du match du siècle : la finale de la coupe d'Europe des champions qui va se jouer au stade du Heysel, ce 29 mai 1985 à Bruxelles, entre la Juventus de Turin et Liverpool.
Leurs voix tour à tour s’élèvent, monologues intérieurs qui se croisent, s’éclairent et se complètent à la façon des différentes parties d’un chœur. Ils évoquent les heures qui précèdent, quand chacun, encore inscrit dans son histoire singulière, son roman familial, converge vers le lieu du sacrifice. Puis racontent la lente montée de la déflagration à l’intérieur du stade et ses échos au dehors. Enfin restituent l’état de la longue dévastation, de chaos mental, qui s’ensuivra pour tous.

Leurs mots, mais aussi leurs silences, leur respiration diront comment la joie et l’insouciance teintée d’enfance se métamorphosent soudain en barbarie pure, comment l’effet d’entraînement transforme l’individu ordinaire en brute incontrôlable. Ils diront aussi comment, face à la violence, naissent la peur et l’instinct de survie. Ils diront encore l’égarement des rescapés, le deuil inconcevable, la solidarité spontanée et irréfléchie et, du côté des bourreaux, la honte effarée ou le sentiment d’impunité.

Mauvignier n’est pas spécialiste de football, ni sociologue. Il ne défend aucune thèse, nomme à peine les footballeurs, ne raconte rien du déroulement de la partie. Le roman est découpé en trois temps : avant, pendant ces heures qui précèdent le match et le suivent, et quelques années après. La langue de Mauvignier est unique et puissante.
Faite de ressassement, de mots qui reviennent, de subordonnées qui scandent, c’est une langue lyrique qui brasse les émotions. Sa musicalité est de celle des oratorios.

 

Avec
Vanessa Liautey (Tana), Gregory Nardella (Tonino), Lyes Salem (Jeff)
Le Skeleton Band : Alex Jacob, Bruno Jacob, Salsky Jr
A l’image : Zachary Fall (Geoff), deux comédiens (Gabriel, Virginie) - en cours

Adaptation et mise en scène Julien Bouffier
Scénographie et régie plateau Emmanuelle Debeusscher et Julien Bouffier
Création vidéo Laurent Rojol et Julien Bouffier
Création musicale Le Skeleton Band
Univers sonore Eric Guennou
Création lumière et régie générale Christophe Mazet

Création le 29 mai 2020 au Printemps des Comédiens

Production Compagnie Adesso e sempre
Coproductions et soutiens (en cours) Le Printemps des comédiens à Montpellier, Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, scène nationale, Théâtre Jean Vilar à Vitry-sur-Seine
Adesso e sempre est subventionnée par le Ministère de la Culture / DRAC Occitanie, la Région Occitanie, la Ville de Montpellier.

 

Lu par la presse

« À l’image de Gus Van Sant avec Elephant, Laurent Mauvignier reprend un événement gravé dans notre mémoire collective et multiplie les points de vue à l’aide de sensibles monologues intérieurs. Comme un requiem, avant de retourner au stade. »
Baptiste Liger, So Foot, septembre 2006

« Chez Laurent Mauvignier, l’histoire bafouille entre trivialité et grandeur tragique. Mais plus encore ces monologues tissant une toile, de laquelle lentement se dégage l’image signifiante d’une époque. L’intime et les phénomènes du monde entrent dans une rare résonance. »
Jean-Claude Lebrun, L’Humanité, le 19 octobre 2006

« Dans la foule est un superbe et puissant huis clos de voix, une chorale de monologues intérieurs singuliers qui, ensemble, et de façon prégnante, tissent le récit de ces instants de débâcle, en sondent l’absurde et sourde et inintelligible violence. »
Nathalie Crom, Télérama, le 13 septembre 2006

Intentions de mise en scène

Romancer le réel

Il y a des événements qui cristallisent dans notre mémoire un lieu et un moment de notre vie. Chacun se souvient où il était pour l’attentat du 11 septembre 2001 et avec qui. J’ai un souvenir très précis de l’instant où, en 1985, j’ai allumé la télévision pour regarder la finale de la coupe d’Europe des clubs champions de football. J’étais encore dans le temps de l’enfance et des vignettes Panini. Dans la foule a fait ressurgir cette enfance et le souvenir d’autres cauchemars plus récents où cette fois, l’homme que j’étais devenu, était au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine le 13 novembre 2015 et avait bu beaucoup de verres à la terrasse de la Belle Equipe alors que nous jouions L’Art du Théâtre.

Le parcours de la compagnie s’est en partie construit sur la transposition à la scène d’oeuvres romanesques : Suerte de Claude Lucas, Les Vivants et les Morts de Gérard Mordillat, et plus récemment Le Quatrième Mur de Sorj Chalandon. Chacun de ces récits a été un moteur dans la poursuite de mes recherches sur la question documentaire. 

Le roman de Laurent Mauvignier, Dans la foule, se nourrit d’un événement réel : le drame du Heysel. En 1985, ce stade de Bruxelles accueille la finale de la coupe d’Europe des clubs champions de foot : Liverpool s’oppose à la Juventus de Turin. Pour la première fois en Europe, un stade de football n’était plus le lieu du jeu mais d’un déchaînement de violences entre supporters anglais et italiens qui causèrent 40 morts et près de 500 blessés. Le mouvement des hooligans anglais est alors à son apogée ; il est le reflet d’une Angleterre thatchérienne qui souffre. Après ce drame, les rencontres sportives ne pourront plus s’organiser de la même manière.

Ici, pas de témoignages à proprement parler, cette « foule » s’incarne dans des personnages, des subjectivités parcellaires, arbitraires. Une vérité à hauteur d’homme, de sensations ; un monde de perception avant d’être un monde d’idées. 
L'auteur raconte l'évènement (son avant et son après aussi) d'un point de vue intime à travers la voix d'une italienne, d'un belge, d'un anglais et d'un français (chacun parlant à la première personne). Chacun prenant à tour de rôle la narration, à son rythme, revenant en arrière parfois pour mieux éclairer sa version dans un flot de mots.

Un couple de jeunes mariés italiens à qui on a offert des billets en cadeau de mariage, Tana et Francesco ; deux supporters français qui viennent à Bruxelles assister au match mais qui n’ont pas les précieux sésames, Jeff et Tonino ; un couple de bruxellois à qui des collègues de travail ont aussi trouvé deux billets, Gabriel et Virginie ; et, enfin les trois frères anglais Adrewson de Liverpool qui sont venus avec leurs amis hooligans.

L’adaptation · un spectacle trilingue

La réponse de Mauvignier pour circonscrire le réel est l’usage du langage. Une langue qui tente d’aller aux limites du dire, impure, multiple qui produit un léger écart dans le monde communicationnel pour marquer sa défiance, son adversité envers une parole colonisée par les stéréotypes, les clichés. Le personnage n’est pas singularisé par des tics réalistes. Il navigue entre deux espaces : langue du roman dans laquelle il prend vie, et langue de la communauté humaine dans laquelle il doit s’inscrire. Entre les deux, à lui de donner de la voix pour ne pas être écrasé, pour se faire de l’espace, pour vivre dans la chair de sa propre parole.

On ne sera jamais à la hauteur du réel : aussi puissant, aussi spectaculaire que la foule du Heysel. La perception de ce phénomène est impossible dans l’objectivité, la rationalité, mais seulement envisageable dans le morcellement de l’expérience humaine. A partir de là, la langue est à la fois oxygène et espace du personnage. Sa matérialité devient centrale. C’est pourquoi je veux mêler les langues (italiens, anglais, français) et les accents (belges, anglais de Liverpool), trouver des acteurs qui parlent la langue des personnages. C’est d’ailleurs ce qui a convaincu Laurent Mauvignier d’accepter pour la première fois l’adaptation de son roman pour la scène.

Partir de ce point de départ très concret de l’incarnation des mots par les bouches de leur propriétaire à la fois acteur et personnage. La réalité des personnages du roman de Mauvignier commence là, avant même le fait divers qu’il narre. Les quatre points de vue seront portés par quatre représentants (et quatre acteurs) : Tana pour les italiens, Geoff pour les anglais, Jeff pour les Français et Gabriel pour les belges.

Un théâtre transmedia · soigner nos fantômes

Ce n’est pas parce que Laurent Mauvignier fait parler ses personnages à la première personne que c’est du théâtre. Non, c’est un roman et c’est descriptif. 
Et même si par moment, j’ai transformé sa structure narrative en dialogues, c’est sa langue, la construction de sa langue qui me touchait et qui fait la force de notre projet.
Il fallait donc trouver la bonne distance pour lui donner une respiration qui trouve son épanouissement sur scène. Développer un imaginaire, une dramaturgie qui fasse exister des corps, un espace en dehors de la langue, de ce qui est dit.
Montrer ce que le théâtre ne peut montrer, 
soit parce que ce serait obscène – jouer la souffrance de personnes réelles – , 
soit parce que c’est idiot – mettre en scène ce qui est déjà dit avec des mots – ,
soit parce qu’il n’en a pas les moyens pour l’illustrer – un stade de 60 000 places – .
Montrer ce qui n’est pas dit, ce qui est tu.

Dans la foule raconte l’histoire de personnages pris malgré eux dans un événement qui les dépasse et de comment ils vont réussir à continuer à vivre avec ce trauma.

J’ai choisi de me concentrer sur trois personnages : les deux supporters français, Jeff et Tonino et Tana, la jeune mariée italienne qui perd son mari. Ils seront les seuls à être incarnés par des acteurs sur scène. Les autres seront en images. 
Par un système de doubles écrans, nous donnerons une profondeur à ces images planes, et ainsi leur donnerons une présence se rapprochant de celle des acteurs comme si ces fantômes avaient une réalité. 
Et rendre ainsi la confusion des personnages sensible au public.

Musique · un choeur rock

Aux côtés de la musicalité des langues de cette distribution internationale, un groupe de rock, Le Skeleton Band (3 musiciens) jouera également en direct. Ils incarneront sur scène ce qu’ils sont - des musiciens- , pour aider à la construction d’images scéniques dans lesquelles ils jouent leur propre rôle. Ils participeront à la dynamique d’écriture de Mauvignier en déplaçant, par l’énergie du concert, notre approche sensible de spectateur pour nous rapprocher de l’écoute et de la respiration du supporter.

Vidéo · croire aux fantômes

Je n’ai jamais vu le match. Seul le terrain vide, des gradins en ébullition. Un match comme un autre. L’attente puis ne pas avoir la patience d’attendre et enfin éteindre la télévision. Aucune image ensuite. 
Cette absence d’image du drame persistera. Nous ne montrerons rien. Seuls les mots de Tana, dits de l’intérieur du stade, et ceux de Gabriel, depuis l’extérieur du stade, nous donneront à voir la catastrophe.

Les personnages de Geoff, le hooligan anglais et Gabriel, le supporter belge seront préalablement filmés alors que Tana, Jeff et Tonino, eux, sont filmés en direct.
Toutes les images pré-filmées des personnages qui ne sont pas sur scène, ont été tournées dans le décor pour que les images pré-filmées ressemblent à celles filmées en direct.
Il est important de laisser le public dans l’incertitude de savoir si oui ou non, les personnages vont s’incarner ou combien il y a d’acteurs. 
Que le dispositif lui-même génère de l’attente, du suspense.

Pour filmer, les caméras sont automatisées, sans opérateur visible. Au deux caméras qui sont dans le décor, s’ajoute un drone pour survoler les acteurs et les herbes folles. Qui filme ? Le regard est anonyme, il n’est pas personnifié. C’est une présence fantomatique. Le personnage peut en avoir besoin pour se confier et parler directement à la caméra. 
Pour cela j’utiliserai les codes télévisuels des retransmissions sportives tel que le ralenti ou le « replay ».

Scénographie · le terrain de football abandonné

Pour trouver comment allait advenir la parole, il fallait poser un espace qui convoque les fantômes et leur naissance. Celui de la catastrophe passée, du chaos, de l’événement qui a eu lieu : le stade du Heysel.
Le nom de ce lieu sera toujours celui du drame. Le Heysel n’est plus le nom d’un stade mais celui de ce drame du 29 mai 1985. Et depuis toutes ces années, la nature a essayé de recouvrir les traces, de les faire disparaître. 
Les tribunes ont été modifiées mais ont-ils changé la terre du terrain nourrie du sang des supporters ?
J’ai imaginé une pelouse qui aurait été abandonnée, que personne ne serait venu tondre.
Une pelouse d’herbes folles qui empêche de voir les traces laissées dans la terre.
C’est dans ces herbes folles que les personnages pourront reconstituer leur drame.
Au fur et à mesure ressurgiront des signes du passé, des mannequins, des écharpes, des maillots, des fumigènes, des objets intimes du quotidien perdus.
Derrière ce rectangle d’herbes folles, pareil à une forêt de bambous, un mur / écran qui nous empêche de voir le fond du plateau. Cet écran sait devenir transparent pour montrer ce qui se passe de l’autre côté.
Devant la pelouse, à la face, apparait un deuxième écran qui permet de créer des images en trois ou quatre plans avec l’image projeté dessus, les acteurs en transparence sur le terrain, le mur / écran et même le lointain derrière l’écran.

Dispositif technique · solitaire dans la foule 

Outre cet environnement sensible porté par la musique jouée en direct et les diffusions d’images pré-filmées, je veux conscientiser le rôle du spectateur : 
A la fois immerger le spectateur car il n’est pas la foule : il est dans la foule comme les protagonistes. Et à la fois le pousser à faire un pas de côté pour prendre de la distance.
Pour rendre cela palpable, nous voulons réitérer nos expérimentations avec des casques audio sans fil. Forts de l’utilisation réussie avec le spectacle Andy’s gone, nous nous servirons de cet outil pour isoler le spectateur et rendre encore plus aigu la perception de la solitude en plein milieu d’une foule. Notre système de casques à plusieurs canaux permet en effet d’envoyer des contenus différents simultanément. Nous solliciterons donc le public pour qu’il choisisse à certains moments quel flux il voudra écouter. Cette individualisation n’empêchera pas une diffusion plus classique du son dans la salle de façon à créer des moments de « retrouvailles », de mise en commun.

Adaptation

Séquence 1 : you’ll never walk alone

Rideau rouge fermé.

Geoff, son image est projetée sur le rideau rouge. Il regarde la caméra, il parle en anglais. Le texte est sous-titré en français.

Il aurait mieux valu que je ne monte pas dans le train ; mais voilà. Au lieu de rester là, de ne pas bouger, je suis monté dans le train et moi aussi, ce jour-là, je suis parti de Liverpool et je suis allé jusqu’en Belgique, à Bruxelles.
En vrai, je n’avais pas envie de quitter Liverpool. Je me disais que je ne serais pas plus mal chez moi à regarder le match avec Elsie.
Moi, ce n’est pas que j’avais terriblement envie… non. Mais c’est parce qu’ils voulaient que je vienne avec eux... Enfin, disons, papa voulait que nous allions voir ce match tous les trois.
Alors on est partis ensemble.
Les trois frères. On a retrouvé les autres à la gare ; les amis de Doug surtout ; qui ont ri de voir les trois Andrewson arrivant ensemble, en même temps, avec chacun son sac à l’épaule. Sauf que, de Doug, ils n’ont pas vraiment ri. Bien sûr. On n’a jamais ri de Doug, ni eux, ni personne. Mais par contre de Hughie et de moi, Geoff, le petit Geoff Andrewson avec sa voix trop douce et ses cheveux trop long pour eux.
Alors, ils ne m’ont pas beaucoup parlé dans le wagon. Ils riaient avec Doug et Hughie. Ils riaient entre eux, parfois avec d’autres. Mais ils ont surtout commencé à rêver à la fête qu’ils feraient dans Bruxelles, le soir du match, un coup à faire péter les fondations de Marble Arch et de Buckingham ! Des fêtes comme on n’en fait plus, à convier l’enfer et les damnés des guerres de cent ans, voilà, c’est comme ça qu’ils ont parlé.
Ce qu’ils ont promis.
Les Reds, c’est une histoire de famille, un mythe bien plus important dans ma famille que les Beatles pour les voisins.
Chez nous, c’était les Reds qu’on se passait entre hommes depuis ma naissance
à moi, en soixante-dix, date à laquelle ils étaient allés en finale de la coupe des coupes. Même si c’est Dortmund qui avait gagné, notre père a toujours dit que c’était cette année-là que la famille avait senti son cœur devenir gros et battre fort comme on ne saura jamais quoi, disait mon père.
Mes frères : l’un était charpentier, l’autre travaillait pour une grande surface où il était magasinier. Mon père ne travaillait plus, je me souviens que, quand j’étais enfant, sa main me caressait la tête lorsqu’il passait à côté de moi, graissant mes cheveux de ses doigts épais et se faisant houspiller par ma mère, parce qu’ils revenaient de l’usine où il tripotait des joints et des poulies (je ne me souviens pas bien) qui lui faisaient les doigts aussi noirs que du charbon, aussi gras que de l’huile de foie de morue.
Moi, je me souviens de mon billet entre les doigts. Je me souviens de tenir cette chose magique. Avec les frères, on allait au moins vivre ça. Peut-être même, un jour, le raconter à des gosses bouche bée de nous entendre leur dire, tu entends, moi, j’y étais !

Ma mère disait que le foot n’était qu’un péché de plus parmi tous ceux dont les hommes sont affublés, une fatalité à rajouter aux malheurs des femmes de LiverpooI : c’est comme ça, les hommes aiment le foot et il n’y a rien à faire contre ça, pour un homme, c’est être malade ou un peu bizarre de ne pas aimer le foot, de ne rien connaître aux tactiques de jeu, de ne pas connaître le nom de l’entraîneur ni en quoi sa stratégie sera ou non bénéfique pour le club. Puisque les hommes aiment le foot, ils aiment leur équipe et la nôtre, celle de Liverpool, par chance, c’était l’une des meilleures, l’une des plus fortes. Pour nous tous, c’était important. Je me souviens des cris qu’on entendait dans la ville. Des cris qui transperçaient les murs ; les vitres qui vibraient au moindre penalty. Impossible de ne pas trembler. Même les femmes aimaient trembler avec nous et entendre la ville retenir son souffle pendant la durée d’un match, puis se taire dans la défaite.
La ville, il fallait l’entendre se retourner sur elle-même, dans son silence, toute morgue et fierté rabattues, toute honte et rage bues. Alors on voyait l’idiotie et l’abandon, les mouvements des gens : faire couler à flots la Guinness dans le pub le plus proche ou retourner à son travail, un air de deuil sur le visage et dix ans de plus dans la démarche, d’un coup. On ne parlait que des victoires, sur lesquelles, par contre, tous se jetaient avec voracité - sans que pour autant elles soient rares ni que les occasions manquaient de fêter l’une d’elles - en buvant et en chantant ; et tout à coup mon père aimait ma mère, mes frères ne trouvaient plus que leur femme étaient flasques comme des Jellies.

On commence à entendre « You’ll never walk alone », le chant des supporters de Liverpool dans la salle. On sent qu’il est chanté en direct mais on ne voit pas les musiciens.
« Marche à travers le vent, marche à travers la pluie, continue à marcher, continue à marcher. »

Et dans le wagon, c’était comme un seul corps qui chantait : « Après la tempête, il y a
un ciel doré », une seule voix lourde montant dans le wagon, sous l’œil amusé du policier qui était là pour surveiller que personne d’entre nous n’irait déjà se saouler. Et moi ; je me souviens d’avoir entendu ma voix qui chantait. Je me souviens que ma voix sortait de ma bouche et que le son vibrait dans ma gorge et puis se répandait, au- dehors, avec les voix de mes frères et celles de leurs copains. Et les autres. Tous les autres, dans le wagon, qui ne tenaient pas en place et qui trépignaient et sortaient de leurs cachettes des flasques de whisky. On recommençait d’entendre les chansons que nos pères avaient chantées en soixante-cinq contre l’Inter-Milan, sur l’air de Santa Lucia on chantait en riant un Go Back to Italy. Et les voix montaient qui nous faisaient encore plus fiers, encore plus heureux d’être là.

Séquence 2 : l’invitation au pub bruxellois

Le rideau s’entrouvre. Des acteurs entrent avec des bières à la main. Ils en proposent au public et lui parlent directement pour rejouer la scène de la rencontre avec Gabriel et Virginie. Sur scène, tous les acteurs, les musiciens, vont de la tireuse à bière au public. C’est la fête. Il y a de la musique forte.

Gabriel, au public

Venez, je vous invite, on fête mon job, allez, venez avec nous ! Venez !

Jeff

Ce sera le match du siècle !
Du siècle ! ont-ils dit à la radio.

Tonino

Et si Platini n’est pas Dieu, c’est que la Vecchia Signora n’est qu’une belle putain de catholique comme on dit chez nous.
Pour une fois que les Français ont un joueur qui est Dieu ! Pas un gars qui se prend pour Dieu, non, pas un vulgaire mégalo, du tout, mais une incarnation, une vraie, de la magie, Dieu lui-même descendu.

Jeff

Apprendre à tous ces pousse-ballons comment mériter leur salaire. Et ces salauds de Gaulois pas foutus de le voir, quelle pitié…

Tonino

Eh bien ; tant pis pour eux s’ils sont trop cons ! Dieu joue pour nous à la Juve, la Juve…

Jeff

Les maillots rayés. Platini ; Boniek.
Jusqu’au bout on avait eu peur de ne pas avoir de places.
Mauvais scénario, comme dans les films : tu débarques deux jours avant ; dans la ville où quelque part va se jouer le match du siècle, parce que Platini va jouer et que Platini est un pseudo de Dieu !

Gabriel

Italiens ? Français ?

Jeff

Les deux mon capitaine !

Gabriel

Venez, je vous invite, on fête mon job, allez, venez avec nous ! Venez ! Allez, pas de chichis, buvez avec nous et dites-moi, vous êtes qui, les gars ? Vous aimez la Belgique ?

Grande séquence muette où la musique recouvre tout. Le texte est projeté. On assiste à ce qui est écrit. La caméra filme Gabriel.

Le bois de la table était visqueux, recouvert par endroits d’un liquide poisseux qui collait sur les paumes et les poignets. C’était la bière mélangée à la cendre, qui ne séchait pas après avoir débordé et coulé le long des verres. Malgré la musique, les rires de Benoît remontaient jusqu’à nous comme ceux d’Adrienne, parce qu’ils contrastaient avec le silence de Tonino. Lui, il était assis sur la banquette et paraissait plus lointain- ou non, peut-être seulement plus éloigné, physiquement en retrait - parce que la banquette verte était trop basse par rapport à la table, et que Tonino y était enfoncé tout au fond. Il regardait Jeff, sur sa chaise, qui se tenait penché vers nous pour raconter les histoires des livres qu’il écrivait, disant qu’il avait toujours aimé raconter des histoires mais jamais celles qu’il écrivait chez lui ; il avait compris que l’écriture permettait de rendre les coups qu’on prenait, en classe de sixième, on avait publié son premier - et dernier - poème du genre la rose ô belle rose, et le journal avait circulé dans la ville alors qu’il n’avait rien dit chez lui. Et il s’était souvenu longtemps après, avec stupéfaction, quel régal, des larmes qui avaient inondé le visage de sa mère lorsqu’elle avait compris être la seule à ne pas connaître les talents de son fils.
Nous écoutions ça, cette histoire qui nous faisait rire parce qu’on ne la croyait pas. Jeff se tenait droit et nous regardait avec ses yeux vitreux, étonnés, en devoir de nous convaincre ; ses bras étaient deux grands moulins qui brassaient l’air pour expliquer et soutenir chacune de ses phrases, comme s’il pouvait mourir sur place de ne pas être pris au sérieux.

Capter la surface des choses

Entretiens avec Laurent Mauvignier
Propos recueillis par Jean Laurenti, Le Matricule des Anges, octobre 2006

Dans vos livres, en particulier dans le dernier, vous donnez aussi une place importante aux objets. Une partie de la dramaturgie se cristallise autour d’eux. Dans La foule, il se crée par Tana un raccord visuel entre un banal autogire qu’elle observe dans une salle de bains, la grande roue aperçue depuis la tribune du stade et la roulette du casino qu’elle invoque pour symboliser le sort qui a broyé sa vie.

Un monologue s’écrit comme ça, ça tourne comme ça. Les raccords visuels surviennent quand l’écriture va plus vite que la pensée. Les choses s’enchaînent en un effet boule de neige. J’aime ces moments-là de l’écriture. Là tu sens bien que le mouvement qui te mène est proche de celui des images qui sont employées. Ce raccord-là se fait par dégringolade. C’est aussi du collage, du montage, des enchaînements, de la libre association…Ces objets qui reviennent tout le temps ont aussi une capacité de relance du récit. S’ils ont un sens trop appuyé, je les enlève… C’est parce qu’elle est dans un état d’hébétude que Tana peut faire toutes ces connexions, ces associations a priori improbables. Lorsque je marche sur une esplanade recouverte de gravier, le bruit de mes pas me fait penser à un cimetière. Là, on est proche d’une expérience de mémoire et de langage qu’on trouve chez Proust. C’est la manière dont on nomme les choses qui les fait exister. Ce sont les jeux avec les mots, les jeux visuels qui font avancer le récit. Les objets font que le récit se déporte, et aussi qu’il avance. On est dans le modèle de l’enquête : les objets sont des indices qui permettent de remonter aux mobiles. Et là on voit bien que la mémoire c’est du récit et déjà de la fiction. Le fait de regarder un objet neutre, comme l’autogire, dont la fonction est simplement d’aérer, c’est déjà faire un récit. Tu le regardes avec ta disponibilité, ta mémoire, ton histoire, tu as un regard unique sur lui. C’est la perception des objets qui m’intéresse, pas les objets eux-mêmes.

Dans vos livres précédents, la réalité sociale extérieure aux personnages est peu présente. Pourquoi avoir fait le choix d’un événement qui a si fortement marqué les consciences pour bâtir Dans la foule ?

Alors je me suis demandé comment notre génération appartient à l’histoire, comment elle s’y inscrit ? Et puis avec le 11 septembre, malgré l’étrange ressemblance au cinéma qu’avaient les images qu’on nous montrait, il y avait une telle puissance de sidération qu’on s’est dit que ça devait être vrai. On mettra très longtemps à démêler ce mélange d’évidence et de violence, ce rapport fiction-réel que contenait cet événement. Et puis cette sensation de sidération, j’ai eu l’impression de l’avoir déjà vécue : je me suis souvenu que c’était avec Le Heysel. L’irruption dans un monde hyper-protégé de quelque chose qui ne peut pas arriver.
Il faut regarder les choses à partir du plus petit dénominateur commun, à hauteur d'homme, à travers les personnages.

Revenu dans son village, Jeff dit : « Combien de millions d’hommes et de femmes restent toute leur vie hébétée sur le bord de la route où l’actualité les a recrachés, indifférente à eux. » La deuxième grande violence que subissent les victimes, c’est lorsque la page se tourne. Ce qu’ils ont vécu n’existe plus du point de vue de la collectivité ?

Je voulais juste me mettre à hauteur humaine : c’est par le monologue, que j’ai cherché à approcher ça, de façon lacunaire, parcellaire. Je n’ai pas voulu surplomber la situation. C’est un des buts de la littérature de confronter l’homme à plus grand que lui. Comment la portion individuelle, personnelle se heurte ça et s’en trouve transformée.
Dans une foule, il n’y a que des anonymes, mais qu’est-ce que ce mot signifie ? La foule est un corps immense qui pense en soi, qui passe par soi, qui n’a pas conscience de son existence… Quand un hooligan admet avoir jeté des pierres, il ne peut pas endosser pour autant la responsabilité de la mort de quarante personnes. En réalité, il n’a probablement tué personne. C’est une responsabilité collective, et personne individuellement ne voudra l’assumer.

En même temps, elle cherche à se sauver, malgré les paroles terribles de sa mère, veuve elle-même, à propos du « malheur pour les femmes » et « des hommes qui meurent comme des mouches, et des mouches qui tournoient comme des ballons de baudruche et des fanions dans les stades, au-dessus des hommes. » Elle refuse de céder au discours maternel sur la fatalité, « au nom de cet amour qu’on doit à la vie. »

Il ne faut pas que les écrivains laissent le discours sur la catastrophe aux médias. Passer par des personnages, les accompagner, c’est une façon de rendre du réel, de rendre compte de la déflagration qui se produit à l’intérieur des êtres.

Variation, variante, version

Entretien avec Jérôme Diacre, revue Laura n°3, mars-octobre 2007

J’ai attendu une approche clairement politique qui n’est jamais venue. Le marché noir des billets, les « fachos » de skins anglais ne sont pas l’objet d’un commentaire directement politique plus particulièrement appuyé.

« J’ai pensé à cela, cette dimension politique, mais je crois qu’il ne faut pas se tromper de livre. Ce qui m’intéresse c’est qu’un livre pose des questions… et non qu’il apporte des réponses. La question est pour moi : comment écrire un livre politique sans être dans le message ou l’affirmation. Comment faire pour que l’on soit dans la politique sans parler politique en termes attendus, ou comme on dit dans la presse, politicien.
Un peu à la façon dont Clint Eastwood finit son film Mystic River qui est pour moi une fin totalement politique alors même que ce qui est vu ne l’est pas explicitement. Pour continuer avec l’exemple du cinéma, je préfère d’un point de vue politique le cinéma des Dardenne à celui de Loach, pour cette raison que le politique est une question esthétique, il traverse la matière du film, ses personnages, et non pas la volonté de l’artiste d’instrumentaliser des personnages pour dire, imposer une idée, même si elle est juste. Même si cela se passe dans la structure sociale, dans ce lieu des rapports sociaux, il ne s’agit pas de désigner les bons et les méchants. La dénonciation, la critique du monde, c’est d’abord essayer de voir, de comprendre, d’articuler des causes et des effets. Ce n’est pas rien dire, c’est juste ne pas faire parler l’auteur, faire que son livre deviendrait un alibi pour l’épanchement de ses idées. Les idées doivent venir du livre, remonter vers le lecteur, mais d’un endroit plus obscur, plus étanche à l’opinion de l’auteur - qui lui, oui, doit disparaître derrière son écriture. »

Lorsque tu étais aux Beaux-Arts tu as bien été tenté par des expérimentations plus formelles, avec le choix d’une méthode, d’un protocole, d’un process. Le cut up, le refus de toute ponctuation, le rejet des conventions et normes grammaticales… Or les romans que tu écris sont d’une facture plus habituelle. On est davantage dans l’intuitif, l’immédiat, le vécu par empathie du lecteur, le ciselage de l’émotion par la phrase…

L’écriture ne vise pas à la spontanéité pour elle-même, encore moins à l’expression de l’inconscient. Quand je parle de souffle, je parle aussi d’ambition littéraire, de construire un art qui n’aurait plus peur ni honte des moyens dont il dispose. Mais pour moi, en un sens, il n’y a pas de monologue intérieur. Pas de spontanéité. Il y a un mouvement qui porte la phrase, le paragraphe. Il y a une façon de balayer le maximum du prisme des sensations et des perceptions. Le mélange de l’observation et du travail de l’interprétation, de la mémoire, etc. L’immédiat est effectivement déjà articulé, c’est bien pour quoi je rejette le naturalisme : il ne s’agit pas de mimétisme, de faire croire que je suis dans la tête de quelqu’un. Il s’agit de mettre à l’épreuve l’incarnation du personnage, par la langue. Il s’agit d’enivrer le lecteur, de lui donner cette passivité, cet abandon qu’il faut pour recevoir. Il s’agit d’hypnotisme, d’engourdissement, d’emportement, il s’agit de faire descendre le lecteur au lieu secret et intime de sa capacité à être absorbé. Il faut l’emmener à se débarrasser de cette retenue, cette peur qu’il a de subir. Il faut qu’il subisse, parce que c’est là qu’aura lieu peut-être la possibilité d’une expérience, d’une rencontre, d’une zone intime, sa fracture, sa fissure, qu’il s’agit de faire vibrer - oui, comme on dit faire vibrer la corde sensible, mais sans sensiblerie, sans flatterie, sans égard pour la crainte du lecteur. Je ne renie rien de la modernité sur cette question d’un Je mis à l’épreuve de l’écriture. Il faut traverser, traverser la langue et le corps.