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+ L'Art du théâtre

De Pascal Rambert
Mise en scène Julien Bouffier
Création 2015

Un manifeste 

Pascal Rambert : « L’art du théâtre réclame que l’on jouisse. Il faut jouir. Il faut faire jouir. La vie est assommante. Il faut faire sortir les larmes. »
Alfred de Musset : « Ouvre-lui les entrailles ! Coupons-le par morceaux, et mangeons, mangeons ! J’en ai jusqu’au coude. Fouille dans la gorge. »

Pascal Rambert écrit une vraie fausse leçon de théâtre que donnerait un acteur à un chien. Pourquoi un chien ? Évidemment des expressions de théâtre nous reviennent : « Quel cabot cet acteur ! » et on connaît le pouvoir d’un animal sur un plateau, il aimante tous les regards. Il ne joue pas, il est juste là, ici et maintenant. Alors qui donne la leçon à qui ? Qui se confie sur la difficulté de renouveler chaque jour une présence du premier jour, du premier instant ? 
Qui demande à l’autre de l’attention ? Qui est le chien ? Y-a-t-il seulement un chien ? 
Cet acteur est loin d’être un débutant. Il a beaucoup joué mais ne se reconnaît plus dans la pratique dominante de son métier. Est-ce son aigreur qui alimente son ironie ou est-il le seul à percevoir que le théâtre est malade ? 
Alfred de Musset, au XIXème siècle, établit le même constat et décide de ne plus écrire du théâtre pour la scène. Son Lorenzaccio, en particulier, refuse les règles de la représentation théâtrale comme celles de la société. Des extraits sont joués par les deux interprètes autant pour leur valeur de miroir que de mise en jeu pour l’acteur de Rambert. Ainsi, nous avons une figure démultipliée allant du dandy romantique à celui contemporain « rambertien ». 

Une déclaration d’amour 

Cet acteur intransigeant utilise l’insolence pour mieux déployer sa quête d’absolu. La cible qu’il vise est plus large que celle du théâtre. Ou plutôt est-ce la portée qu’on assigne au Théâtre qui est plus étendue ? Le Théâtre qu’il défend est avant tout amour. Ce n’est pas un art de classe ni un plaisir onaniste. Jouer est un acte charnel. 
« L’art du théâtre réclame que l’on jouisse. Il faut jouir. Il faut faire jouir. La vie est assommante. Il faut faire sortir les larmes. » 
L’acteur de Pascal Rambert fait une déclaration d’amour au théâtre et au public. On oublierait même qu’il est acteur. Il nous apparaît comme un amant. Un amant délaissé. Cet amant malheureux dialogue avec un chien pour mieux encore percevoir sa solitude face au « meilleur ami de l’homme ». Le chien ne lui répondra pas, il le sait. Cette déclaration d’amour n’attend pas de réponse. 

Un théâtre adressé 

Une des premières questions que je remets en jeu à chaque projet, est, comment cette fois-ci, s’adresse-t-on au public ? Elle décide bien évidemment de la théâtralité que nous allons choisir. Elle est souvent l’enjeu pour moi de mon rapport à la tradition et donc à la modernité. La projection de la voix au théâtre empêche le plus souvent mon imaginaire de fonctionner. Quand je suis spectateur au théâtre, je peux parfois l’oublier  mais, en ce qui concerne mes spectacles, non. Très attaché au schéma d’identification produit par le cinéma, depuis de nombreuses années, je cherche mon chemin entre un théâtre sensible, onirique et une théâtralité assumée nous faisant basculer  à la réflexion le par choc de l’émotion. 
La présence de la voix amplifiée permet à l’acteur de n’exister que dans l’engagement physique. Le corps de l’acteur est ainsi bien présent et le filtre de la voix amplifiée brise la distance du cadre de scène. 
Je voudrais expérimenter aujourd’hui le rapport traditionnel de perception de la voix. Une voix, un corps qui nous regarde. Une frontalité assumée, sans masque qui éloigne tout spectaculaire. Je suis à la recherche d’un théâtre qui s’adresse à chacun de nous, sensible, introspectif et émancipateur. 
Avec l’acteur Alex Selmane, nous avons déjà traversé ensemble l’œuvre de Pascal Rambert (il était le Pascal du Début de l’A en 2003). Sa présence de chien fou exhale tout à la fois une violence sourde et une mélancolie désarmante. 

Entre surexposition et invisibilité 

Face au public, un rectangle blanc de la taille d’un cercueil posé au sol au centre du plateau. Une boîte-écran de cinquante centimètres de profondeur d’où dépasse à son sommet de la terre, du charbon. Du lointain, des planches conduisent jusqu’au toit de ce monolithe blanc de plus d’un mètre de haut. 
De cet espace en noir et blanc, passant de la lumière crue des néons à la noirceur de la pénombre, nous assistons au procédé photographique du développement, de la révélation chimique, mais le sujet est instable et l’image, difficile à fixer. L’acteur est toujours en déséquilibre, cherche le cadre, en quête d’appui dans un espace précaire.   
Alex Jacob, chanteur et guitariste du Skeleton Band, l’accompagne dans le jeu. Cet autre, habité par les mêmes doutes, n’est pas un double. Il est plutôt sa mise en abîme. 
Parfois l’acteur et le musicien interprètent ensemble des extraits de Lorenzaccio, ils associent leur solitude pour retrouver le sens de leur fonction, de leur rôle. La figure péremptoire de Lorenzo oscille entre une ironie très proche du personnage de l’Art du Théâtre et la dénonciation de la société dans laquelle il évolue. 
À « L’art du théâtre se transmet dans le sang. (…) Prends-moi mon sang. Avale mon sang. Rentre-toi mon sang dans toi. Refile le sang que je t’ai donné à un autre.» que prône l’acteur de Rambert, Musset, par la bouche de Lorenzo lui répond « Ouvre-lui les entrailles ! Coupons-le par morceaux, et mangeons, mangeons ! J’en ai jusqu’au coude. Fouille dans la gorge ». 
La superposition des deux œuvres, leur noirceur commune, cette animalité, leur sens de la provocation  révèlent le romantisme de l’écriture de Rambert dans une fougue revigorante. 
Alex Jacob nourrit le spectacle de son rock de fête foraine à la fois mystérieux et cabossé. Sa guitare électrique et son chant amplifié se confrontent à la voix nue d’Alex Selmane dans un combat où chacun provoque l’autre dans ses retranchements. 

Des images carbonisées 

Sur le plateau, une caméra filme l’acteur nous le donnant à voir alors qu’il nous est caché. Il connaît sa présence et il joue avec. C’est son métier de jouer avec les cadres. Cette caméra est fixe et offre un angle interdit au public, celui du lointain, de l’oubli de l’acteur, de son repli. 
S’ajoutent des images filmées antérieurement qui figurent le rapport aux éléments, qui relient les corps des interprètes en représentation (et donc fictionnels), à la nature, à la sève du réel. 
Cette image est très contrastée, en noir et blanc aussi. Elle a le grain d’une photographie sous exposée, charbonneuse, floue. Cette image consumée, carbonisée parle du feu passé, de nos entrailles, de nos motivations, de nos racines. 

Avec Alex Selmane et Alex Jacob

Mise en scène Julien Bouffier
Scénographie Emmanuelle Debeusscher et Julien Bouffier
Création musicale Alex Jacob
Vidéo Julien Bouffier
Lumières Christophe Mazet

Production en cours

Représentations

Création. Du 7 au 17 avril 2015, La Loge, Paris. Infos et réservation

SAISON 2015-2016
Le Périscope, Nîmes
Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine