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+ Le Quatrième Mur

Création franco-libanaise
Mise en scène Julien Bouffier
à partir du roman de Sorj Chalandon (Prix Goncourt des Lycéens 2013)
Création 2016/2017

« Le quatrième mur, c’est ce qui empêche le comédien de baiser avec le public. Une façade imaginaire, que les acteurs construisent en bord de scène pour renforcer l’illusion. Une muraille qui protège leur personnage. Pour certains, un remède contre le trac. Pour d’autres, la frontière du réel. »
Sorj Chalandon

En 1974, à Paris, Georges, étudiant en histoire, militant activiste pro-palestinien, casseur de facho et féru de théâtre, fait la connaissance de Sam, grec et juif ayant fui la dictature des colonels après l'avoir combattue. Sam a un rêve : monter Antigone d'Anouilh sur la ligne verte qui sépare Beyrouth, avec des acteurs de toutes les nationalités et religions du conflit. Malade, il demande à Georges de le faire à sa place. La troupe se compose d’une palestinienne sunnite, d’un druze, d'un maronite, d'un chiite, d'une catholique, chacun proposant tour à tour une relecture d'Antigone au regard du conflit libanais. Le jeune homme arrive avec sa belle idée de paix, face à des hommes et des femmes qui se haïssent mais acceptent de le suivre dans son projet sans jamais cesser de l’interroger sur ses motivations et sa connaissance de la guerre. Il va devoir composer avec ses engagements, essayer de comprendre ce pays, côtoyer des snipers, être blessé, entrer dans Chatila massacrée… De retour en France, incapable de retrouver sa vie d'avant, il décide de repartir au Liban où il est tué.

Théâtre / docu / fiction ?

Depuis une dizaine d’années, la compagnie a concentré son travail sur la question documentaire dans la représentation théâtrale. Comme le réaffirme Sorj Chalandon, la scène est le lieu de la représentation et donc de la fiction, le quatrième mur la protège du réel. C’est cette frontière que nous voulons emprunter, franchir, faire franchir au public. Rendre perméables nos voyages, basculant du réel à l’imaginaire, de l’image filmée à la scène, de l’acteur au personnage.

Sorj Chalandon construit son récit en déconstruisant la chronologie narrative si bien que le présent de l’action est toujours mouvant. Ce traitement du temps est une des richesses du roman et ses aller-retours temporels offrent un effet de distanciation, d’étrangeté qui stimule une conscientisation du spectateur. Chalandon pose la question au théâtre de la présence, des fantômes, de l’incarnation à laquelle notre adaptation répond en multipliant les moyens narratifs que nous offre la scène. Entre récit, dialogue, incarnation, théâtre d’objet et cinéma, notre Quatrième Mur veut rendre sensible et intelligible ce voyage initiatique entre la vie et la mort, entre incarnation et engagement symbolique.

Le Quatrième Mur raconte une histoire libanaise, celle de la guerre, des combats, des enfances broyées. Mais aussi une histoire européenne, celle des mouvements gauchistes étudiants post 68, des résistances, des exils, des injustices, de l'engagement. Cela parle de la construction d’un narrateur toujours en prise avec le politique, le militantisme. Lorsqu'il promet à Samuel de mettre en scène Antigone à Beyrouth à sa place, en pleine guerre du Liban, avec des acteurs de toutes confessions, il s'engage dans un acte doublement symbolique : faire du théâtre avec des combattants réels, pour que, le temps d’un lever de rideau, Beyrouth ne soit pas un théâtre de guerre mais une guerre de théâtre.
Mais la guerre n’est pas symbolique : on tue à Beyrouth. On massacre. Ce massacre n’est pas symbolique. Il est réel. Des êtres vivants ont été méthodiquement assassinés.
Que peut faire le théâtre contre la barbarie, ce territoire au-delà des frontières réelles et symboliques ? Que peut-on faire contre la barbarie ?
Sorj Chalandon refuse de répondre à cette question car la représentation d’Antigone n’aura jamais lieu. Le narrateur en revanche, malgré son retour en témoin héroïque, hanté par les fantômes du drame libanais, ne parviendra pas à revenir à la normalité de sa vie française.

Le terrain sur lequel s’inscrit le roman a été foulé par des peuples qui ont été touchés dans leur chair. Sorj Chalandon, alors grand reporter, a été l'un des premiers à entrer dans le camp de Chatila après les massacres. Témoigner, en tant que journaliste, n’a pas suffi pour effacer les images terrifiantes dont il avait été le spectateur. Elles sont devenues son moteur d’écriture pour une fiction. Dans quel but ? Tenter d’expliquer, de comprendre quoi ?

Son choix de se réinventer en metteur en scène pour raconter son histoire m’a incité, comme en miroir, à user encore plus du réel (celui que j’éprouve) pour développer notre spectacle. Extraire les faits et la géographie de son roman, de la fiction. Retrouver dans le Liban d’aujourd’hui les traces de la fiction d’hier, rencontrer et inclure dans notre projet des acteurs libanais traversés dans leur mémoire par la guerre civile.

La première partie du spectacle raconte la construction politique du narrateur, son utilisation du théâtre pour exprimer son engagement  tandis que la seconde nous emmène en voyage vers l’Autre, vers la recherche d’une confirmation des valeurs qu’il s’est fabriqué pour se défendre du quotidien. C’est ce choc entre engagement symbolique du théâtre et engagement réel de la guerre qui se joue ici et donc plus largement de la difficulté toujours renouvelée pour le théâtre de représenter le monde.

Depuis l’attentat de novembre 2015 à Beyrouth faisant une quarante de morts dans un quartier chiite de la banlieue sud proche du Hezbollah, mon téléphone a vibré, sonné, smsisé, facebookisé. Que fait-on ? Nous devions partir une semaine plus tard à Beyrouth pour un premier voyage de repérage sur notre nouveau projet du Quatrième Mur à partir du roman éponyme de Sorj Chalandon. Le fantasme d’un Beyrouth en guerre réapparaissait. Beyrouth que nous avions approché quand nous avions joué quelques années plus tôt Hiroshima mon Amour de M.Duras au théâtre Al Madina. Un Beyrouth qui me rappelait le Caire de mon enfance, mes amis libanais d’alors, Sary surtout mais aussi Inji, Joëlle, Nathalie. L’impression de se sentir chez soi, chez moi. Alors quand les personnes avec qui je devais partir eurent des craintes de partir, je ne les ai pas comprises. Il est vrai que quand la carte de l’avion laisse apparaître que notre destination est entre tant de villes en guerre, il est humain d’avoir quelques craintes. Ce n’est pas facile d’appréhender un attentat quand nous ne sommes pas directement touchés ou si le territoire visé n’est pas connu. Notre émotion est dictée par les films, par les médias que nous avons vus. Comment chacun ressentons-nous le danger, comment s’inscrit en nous l’état de guerre, de terreur ? C’est amusant comme le questionnement qui vagabondait en moi faisait écho aux problématiques de notre projet sur Le Quatrième Mur. Et puis il y a eu ce Vendredi 13 Novembre. Je ne sais plus où j’ai lu Christophe Honoré racontant sa soirée. Il crée en ce moment un spectacle à Paris intitulé la Fin de l’Histoire et où à la fin de son spectacle, ils jouent à mettre une « apocalypse de théâtre ». Il dit : « Les bruits violents envahissent le plateau, les fumées s’installent… cendres, faux sang, lumières vives, explosions… L’artifice a soudain un goût insupportablement obscène, je me sens honteux ». C’est la raison pour laquelle je pars à Beyrouth. Ne pas être honteux. Trouver la bonne distance.

Julien Bouffier - processus de création - octobre 2015
À consulter en ligne sur lequatriememurblog.wordpress.com

 

Distribution

Deux couples. L’un français, l’autre libanais. Deux femmes, deux hommes. Vanessa Liautey l’actrice narratrice, porte le récit de Sorj Chalandon. Alex Jacob, le chanteur/guitariste du Skeleton Band l’accompagne à la fois seconde voix, partenaire de jeu et musicien. Face à eux, deux interprètes libanais vivant à Beyrouth. Un homme d’une soixantaine d’années joue le rôle du chauffeur de taxi qui nous conduit dans le Beyrouth de Chalandon et dans la mémoire de l’acteur qui a vécu la guerre. Il sera notre guide. Une jeune femme incarne la palestinienne qui doit jouer l’Antigone d’Anouilh, double figure à représenter : celle de la réalité terrible du destin de cette femme palestinienne dans le camp de Chatila et celle d’un personnage théâtral. Choisir des acteurs libanais vivant à Beyrouth, emmener les interprètes français au Liban et travailler là-bas concourt à prolonger le geste de Chalandon qui ne cesse de tenter de comprendre le réel en le frottant à la fiction. Au cours de nos séjours au Liban, nous allons aussi filmer des séquences avec des acteurs libanais. Au Liban, d'autres acteurs vont aussi rejouer l'Antigone d'Anouilh, comme une mise en abîme, pour reconstituer le parcours qu’emprunte le héros de Sorj Chalandon.

A quoi ressemble un druze ? Une palestinienne ? Un chiite ? Un phalangiste ? Un Sunnite ? Un maronite ? Ma bonne conscience de gauche devait pratiquer le délit de facies sur des personnes qui vivaient au même endroit mais qui avaient pour différence leur croyance religieuse. L’arbitraire choix de Sorj Chalandon pour constituer sa petite troupe et de faire se confronter un Créon phalangiste à une Antigone palestinienne qui est arrêtée par des soldats chiites et qui tombe amoureuse d’un Hémon druze est très conceptuel. C’est une bonne idée dramaturgique. Mais comment fait-on pour donner un visage à cette idée ? Vous me direz que pour chaque texte, c’est la même chose. Que ce soit pour le théâtre ou le cinéma. Sauf qu’ici, la fiction de Chalandon s’appuie sur une histoire récente brutale à partir d’événements qui se sont réellement  éroulés. Lors de mes rencontres, il m’est souvent arrivé de demander à Raghda qui m’accompagnait, de quelle religion était notre précédent interlocuteur. Elle était souvent incapable de me le dire. Parfois, nous échafaudions des règles par rapports aux noms ou prénoms de certains. Il est évident qu’un Joseph est difficilement musulman mais il arrive que des noms puissent être autant sunnites, chiites que chrétiens. Je me suis alors demandé naïvement comment ils faisaient pour savoir qui tuer pendant la guerre civile ? Mon choix ne voulait pas s’opérer à partir d’un type physique. Un libanais, qu’il soit chrétien ou musulman, ne ressemble pas à un autre libanais. Mon seul critère serait donc que l’actrice qui doit jouer Antigone sache chanter « oriental ». Même là, j’étais un peu mal à l’aise en évoquant le mot « oriental ». Les raccourcis sont la plupart du temps le fruit d’une grande ignorance. C’était mon cas, en disant « oriental », j’évoquais ce que je pouvais entendre dans les taxis du Caire de mon enfance (Oum Kalsoum, Fayrouz) mais sans bien savoir ce que cela signifiait. Mon voyage était pavé de bonnes intentions qui s’effritaient dès que je mettais un pas devant l’autre. J’aurais été beaucoup plus serein si j’étais resté en France en lisant des livres sur l’histoire récente libanaise. Venir à Beyrouth, c’est prendre le risque d’être pris pour un orientaliste et ce n’est pas un compliment dans leur bouche.
C’est la preuve s’il en fallait encore une qu’une vérité n’est souvent liée qu’à la place du viseur par lequel on prend notre photographie : une histoire de point de vue.

Julien Bouffier - processus de création - octobre 2015
À consulter en ligne sur lequatriememurblog.wordpress.com

 

Musique

La musique a toujours été dans nos spectacles un fil narratif qui a sa propre logique et qui vient répondre à la dramaturgie de l’œuvre. Ici, c’est Alex Jacob, avec qui nous avons déjà travaillé dans les spectacles Epreuves et L’art du théâtre de Pascal Rambert, qui incarne cette volonté. Comment déplaçons-nous son statut de chanteur/leader d’un groupe de rock, Le Skeleton Band, nourri de guitares, de rock usé, de voix éraillées, de blues vers la prise en charge de la parole romanesque et vers un territoire géographique et historique qui lui est étranger ? Il était donc important qu’Alex Jacob nous accompagne dans notre voyage à Beyrouth pour qu’il s’imprègne de la musique libanaise et que sa présence sur scène soit nourrie de la même expérience vécue par toute l’équipe artistique.

Lors de notre première résidence de création, que nous avons menée au Studio-Théâtre de Vitry avec le soutien du Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine, j’ai demandé à Alex Jacob, chanteur et musicien, d’imaginer comment il pourrait s'approprier The sound of silence de Simon and Garfunkel. J’étais loin de penser que cette chanson était l’une de ses préférées, tellement son style musical avec son groupe le Skeleton Band en est éloigné. The Sound of silence a donc été pendant une semaine le prétexte de la rencontre entre le musicien et Vanessa Liautey, l’actrice principale du projet. Très vite, ce morceau est devenu le nôtre et je partais au Liban avec la volonté de la transmettre à une actrice libanaise pour en faire une version orientale en arabe. The sound of silence m’a alors accompagné tout le long de mon séjour dès l’avion où il rediffusait Le Lauréat, dès la première terrasse de café beyrouthine où la sono laissait entendre sa mélodie et même le dernier jour où d’un magasin d’électronique, je pouvais reconnaître à travers les grésillements Simon and Garfunkel. Pour une chanson qu’il me semblait ne plus avoir entendue depuis des années. 

Julien Bouffier - processus de création - novembre 2015
À consulter en ligne sur lequatriememurblog.wordpress.com

 

Image

Lors de notre voyage au Liban, nous filmerons les images fictionnelles du roman comme celles plus improvisées liées aux rencontres que nous ferons. Loin d’être des images d’archive, elles raconteront Beyrouth aujourd’hui avec d’autres tensions, d’autres blessures. A Beyrouth, les signes de la guerre sont moins ceux de la guerre du Liban que ceux des événements en Syrie qui fragilisent un calme précaire.
Ces images serviront de base à la deuxième partie du spectacle.

 

Scénographie

Deuxième volet de notre projet autour de la crise de la représentation après L’Art du théâtre de Pascal Rambert, Le Quatrième Mur continuera à se nourrir des codes théâtraux pour mieux les bouleverser. Après avoir beaucoup réfléchi à un espace faisant largement référence au théâtre, mon premier voyage à Beyrouth a beaucoup modifié le projet scénographique en voulant signifier avec l’espace, un travail accru sur la perspective voulant faire référence aux caches des snipers et ainsi évoquer la fragilité de notre quête (celle du narrateur et la nôtre). Dans le même temps, et encore à la suite de rencontres beyrouthines et de la narration des batailles des grands hôtels, j’ai voulu resserrer l’espace à une chambre d’hôtel, un espace privé, universel, interchangeable mais qui reste tout de même, dans un territoire qui n’est pas le notre, un espace intime, privilégié. Une chambre donc, un point de fuite au lointain, un écran servant de toit et des trouées latérales.

Un des objectifs de ce voyage à Beyrouth est de repérer des bâtiments touchés par la guerre dans lequel je pourrais filmer des acteurs plus tard. Ariane Langlois (celle qui a préparé le voyage et que je ne remercierais jamais assez) l'avait bien compris en me faisant rencontrer Grégory Buchakjan. Tout en finissant une thèse sur les bâtiments abandonnés liés à la guerre, ce professeur aux Beaux-arts de Beyrouth développait tout un travail artistique pour lequel il photographiait des femmes dans ces mêmes bâtiments abandonnés. Le lieu principal dans lequel je voulais pénétrer était la fameuse maison jaune qui hébergeait, pendant la guerre, les snippers phalangistes dont parle Sorj Chalandon dans cette très belle scène où le narrateur rencontre Joseph Boutros, le frère de l’acteur qui doit jouer Créon. Cette fameuse « maison jaune » est, aujourd’hui, en pleine réhabilitation pour devenir un lieu de mémoire et de culture. Construite dans les années 20, elle était une des plus belles constructions beyrouthines où l’architecte avait imaginé un bâtiment traversé par la lumière. Ses innovations architecturales étaient devenues pendant la guerre des armes meurtrières qui permettaient aux snippers d’être totalement invisibles, cachés très loin des ouvertures sur la rue. Les explications de Gregory donnaient corps à mes fantasmes de lecteurs et parfois rendaient très étranges des parcours du narrateur dans la ville comme si, parfois, Sorj Chalandon décidait de travestir la topographie beyrouthine. Pourquoi ? Je cherchais des signes dans ces petites incohérences, convaincu que ce dernier laissait un indice.

Julien Bouffier - processus de création - décembre 2015
À consulter en ligne sur lequatriememurblog.wordpress.com

Adaptation

Séquence 5
La promesse

Tu n’as pas voulu que je vienne à l’hôpital. Tu attendais d’être libéré de ces canules. Alors, pendant trois mois, j’ai attendu ton appel. En janvier 1982, lorsque tu as compris que tu garderais tes sondes et tes perfusions jusqu’à la fin, tu as accepté que je passe la porte.
Je déteste l’hôpital. Son odeur, sa propreté, les regards déjà voilés de crêpe. C’est par la presse que j’avais apprise ta maladie. Dix représentations de La Résistible Ascension d’Arturo Ui, de Brecht, annulées après la Générale. Juste quelques lignes dans le journal, qui indiquaient la façon de se faire rembourser.
Tu ne m’avais rien dit.
Depuis trois ans, Tu partageais ta vie entre Paris et Beyrouth. Tu avais décidé de monter Antigone au Liban avec des acteurs chiites, sunnites, palestiniens, druzes et chrétiens. A tous, tu as juste dit que tu étais grec, metteur en scène et que tu souhaitais monter Antigone au Liban.
Tu étais seul dans la chambre. Tu parlais à voix basse. Tu respirais à peine. Tu avais perdu l’appétit. Tu avais maigri. A Beyrouth, tu étais suivi par le médecin de l’ambassade de Grèce.
A Paris, un ami cancérologue t’accompagnait. Tu n’étais plus opérable. Tu avais subi une chimiothérapie pour rien. Après le poumon, le foie était touché.
Je t’en voulais. Je m’en voulais aussi.
Tu m’avais donné ton adresse à Beyrouth, ton numéro de téléphone aussi, mais je ne t’avais jamais appelé. Tu existais. Pour moi c’était suffisant.  Je pensais que notre amitié se nourrissait de distance et je m’étais trompé. J’avais perdu trois ans de toi.
- Qu’est-ce que je peux faire pour toi  ?
- Beaucoup. Tu peux faire beaucoup.
Antigone va être joué à Beyrouth.
- Je sais.
- Ils n’ont pas encore répété mais tous se sont rencontrés une première fois.
Antigone est palestinienne et sunnite. Hémon, son fiancé, un druze du Chouf. Créon, roi de Thèbes et père d’Hémon, un maronite de Gemmayzé. Les trois chiites ont d’abord refusé de jouer les gardes, ils trouvaient les personnages insignifiants puis….
Le casting a duré deux ans.
Je me suis présenté comme grec. Je leur ai dit que je serais «  le Choeur  ».
Puis j’ai avoué que j’étais juif.
Alors il a fallu remplacer les chiites par trois autres. Et aussi la catholique, qui n’avait pas supporté cette révélation.
Tu vas monter Antigone.
- Pardon  ?
- Non, c’est moi qui te demande pardon. Je n’ai plus le temps ni la force. Le plus dur est fait. Tes personnages sont prêts, ils t’attendent.
- Mes personnages  ?
- Chaque acteur sait son texte. Il ne suffira que de quelques répétitions. Il n’y aura qu’une représentation en octobre. Il faut trouver une salle neutre, ni dans l’ouest de Beyrouth ni dans l’est. Sur la ligne de démarcation. Une ancienne école, un entrepôt, n’importe quoi. Un lieu qui parle de guerre, labouré de balles et d’éclats. Quatre murs ou seulement trois. Un toit ou non. J’ai visité un cinéma délabré qui me plait. Chaque communauté entrerait dans ce théâtre d’ombres par les deux côtés du front avec des chaises pliantes, des coussins, des bouteilles d’eau, des pistaches. Tous ensemble, rassemblés. Deux heures d’une soirée d’automne avec les combattants, crosse en l’air le temps d’un acte. Tu vois  ?
Tu vois les gravats, les trois portes peintes sur le mur grêlé  ? Le visage des spectateurs  ? Le cercle de lumière blanche  ? Les acteurs entrés en scène  ?
«  Voilà. Ces personnages vont vous jouer l’histoire d’Antigone. Antigone, c’est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien…  »
Tu les vois  ?  
Prends mon carnet de travail sur la table de nuit. Lis-le, complète-le, remplis-le. Ce sera ta feuille de route. Prends aussi la pochette de plastique, avec tout ce qu’il y a dedans. La prochaine fois, je te donnerai un disque et un cadeau pour l’actrice palestinienne.
Dis oui   ?
- Oui.
Je n’ai pas regretté tout de suite.      
Ni dans le couloir de l’hôpital. Ni dans la rue, respirant l’hiver à pleine vie.
Ni dans les escaliers, montant lentement vers la voix de ma fille.   
C’est face à mon mari que j’ai douté. Louise avait deux ans. Elle s’agrippait à ma jambe fragile. C’est à la porte de notre appartement que ma famille m’est apparue. A l’hôpital seul Samuel existait. Sa force, sa volonté. Lui et Antigone, son dernier combat.
Cette fois, il ne s’agissait pas de réciter trois répliques de théâtre dans une maison des jeunes, mais de s’élever contre une guerre générale. C’était sublime. C’était impensable, impossible, grotesque. Aller dans un pays de mort avec un nez de clown, rassembler dix peuples sans savoir qui est qui. Retrancher un soldat dans chaque camp pour jouer la paix. Faire monter cette armée sur scène. La diriger comme on mène un ballet. Demander à Créon, acteur chrétien, de condamner à mort Antigone, actrice palestinienne. Proposer à un chiite d’être le page d’un maronite. Tout cela n’avait aucun sens. Je le savais mais il fallait proposer l’inconcevable. Monter Antigone sur une ligne de feu allait prendre les combats de court. Ce serait tellement beau que les fusils se baisseraient.
Pour une heure  peut-être mais une heure de paix  !

+ + Blog de la création lequatriememurblog.wordpress.com

Adaptation et mise en scène Julien Bouffier
Scénographie Emmanuelle Debeusscher, Julien Bouffier
Création vidéo Laurent Rojol et Julien Bouffier
Création musicale Alex Jacob
Création Lumière Christophe Mazet
Interprètes Vanessa Liautey, un comédien libanais, Alex Jacob, une comédienne libanaise
Travail sur le corps Hélène Cathala, chorégraphe
Photos Marc Ginot
Administration-production Nathalie Carcenac
Diffusion Claire Fournié

Production Compagnie Adesso e sempre. Coproduction Théâtre Jean Vilar à Vitry-sur-Seine ; EPIC du Domaine d’O domaine départemental d’art et de culture à Montpellier ; La Filature, scène nationale à Mulhouse ; Humain trop humain, Centre dramatique national de Montpellier ; Théâtre du Vésinet. Soutien Studio-Théâtre de Vitry-sur-Seine. Avec l'aide de la Spedidam. Remerciements Valérie Baran, Le Tarmac, scène internationale francophone à Paris. Adesso e sempre est subventionnée par le Ministère de la Culture / Drac Occitanie, la Région Occitanie, la Ville de Montpellier

CHANTIER PUBLIC / 2016

Mardi 29 mars 2016 à 19h au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine dans le cadre des Transversales, écritures mélangées de Méditerranée (Véronique Bellegarde + Julien Bouffier + Hugo Paviot)

CRÉATION / Janvier 2017

10 et 11 janvier 2017 à La Filature, Scène nationale à Mulhouse
2 et 3 février au Théâtre Jean Vilar à Vitry-sur-Seine
24 au 25 février à Humain trop humain, Centre dramatique national de Montpellier
1er au 4 mars au Le Tarmac, Scène internationale francophone à Paris
7 mars au Théâtre du Vésinet
29 et 30 mars à la scène nationale de Saint-Quentin-en-Yvelines

TOURNÉE (en cours) / De janvier à juin 2017

Théâtre Sortie Ouest, domaine départemental d'art et de culture de Bayssan - scène conventionnée pour les écritures contemporaines à Béziers

Tournée 2017-2018

• 29 et 30 septembre 2017 à 20h au Théâtre Paris Villette dans le cadre du festival Spot
• 10 octobre 2017 à 20h30 au Kiasma à Castelnau-le-lez (34)
• 12 et 13 octobre 2017 à SortieOuest à Béziers (34)
• 20 et 21 octobre 2017 à 19h30 au Festival des Libertés sur une proposition du Théâtre national Wallonie-Bruxelles (Belgique)
• 8 février 2018 à 20h Les Quinconces-L'Espal, scène nationale au Mans (72)