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+ + Presse

Les Vivants et les Morts

Midi Libre, 18 novembre 2007

France Culture, chronique du lundi 19 novembre 2007

Ca commence par un générique vidéo. " Les vivants et les morts ". Saison 1. Épisode 1. On est à Montpellier dans la salle obscure des Treize Vents, la scène dramatique nationale de la ville. Julien Bouffier adapte le roman fleuve de Gérard Mordillat au théâtre. Radiographie d’une crise ouvrière du 21e, le livre juxtapose l’intime et le collectif. Et oppose la force des élans solidaires à la logique spéculative et aveugle de l’argent. Amour, bébé, boulot, nuits blanches et maison à crédit, on suit la vie quotidienne de Rudy et Dallas, et de plusieurs familles ouvrières dans une petite ville de l’Est de la France. En simultané, on assiste à leur combat contre les licenciements et la mise à mort de leur usine. D’un côté l’organisation de la survie entre unisson et division, de l’autre les manœuvres sans états d’âme des actionnaires installés en Allemagne.
Pour raconter cette foisonnante fresque sociale baignant en plein libéralisme mondialisé, le metteur en scène a enfermé comédiens et musiciens entre les murs d’une grande maison transparente. Espace privé et vie à l’usine se confondent, de même que sentiments et combat militant. Il faudra que la révolte s’engage pour que les portes s’ouvrent, et que les personnages commencent à sortir. Pièce charnelle et émotionnelle qui se filme en train de se jouer, Les vivants et les morts n’ont pas froid aux yeux. Quatre heures d’action mouvementée pour éprouver la durée d’une lutte inégale, dix comédiens dont la voix est amplifiée et le corps chorégraphié. Et en live, le rock atmosphérique du groupe Absinthe Provisoire qui bat la mesure du conflit.
A 36 ans, Julien Bouffier signe la plus cinématographique de ses créations théâtrales. Il place un mur vidéo inhabituel entre les acteurs et le public, sur lequel défile la diversité des visages et des consciences impliqués dans la crise. Et quand l’humain est à la merci du capital, il va jusqu’à faire disparaître les comédiens du plateau pour laisser la tragédie se dénouer à l’écran. Gérard Mordillat qui prépare lui-même l’adaptation de son livre pour France 2 est dans la salle. Il ressort emballé par cette inventive et audacieuse version de son roman. " Les vivants et les morts ", c’est jusqu’au 23 novembre au CDN de Montpellier. Avant de retrouver, même lieu, même troupe, la saison 2 en décembre 2008.

Anne Leray – L’Hérault du Jour

L’Hérault du Jour,  20 novembre 2007

La Tribune, 21 novembre 2007

France Culture,  « Comme au théâtre » du 8 décembre 2008

Ça bouge sur les scènes

Comme au théâtre spécial jeunes créateurs ce soir. Alors que nous regrettions la semaine passée la frilosité des spectacles proposés en ce début de saison, la semaine écoulée vient de nous prouver que le théâtre n'est jamais prévisible. La preuve en a été faite à Montpellier où Julien Bouffier, metteur en scène, adapte et met en scène Les vivants et les morts, de Gérard Mordillat. Un texte fleuve ancré dans le réel et qu'il a décidé de traiter dans la longueur. 8 heures de représentation attendent donc le public qui, grâce au spectacle, pénètre les rouages d'une crise sociale qui lamine les individus. Comme chez Michel Vinaver, avec sa pièce Par-dessus bord, proposée la saison dernière à la Colline dans la mise en scène de Christian Schiaretti, comme chez Brecht et sa Sainte Jeanne des Abattoirs que Bernard Sobel a récemment montée à la MC 93 de Bobigny, l'histoire est celle d'une entreprise qui s'effondre, et le destin des hommes et femmes qui subissent de plein fouet les conséquences de cette faillite. Propos social et réaliste, propos d'actualité, que le théâtre suit décidément de près. Mais ce qui attend surtout le spectateur face au travail de Julien Bouffier, c'est une aventure artistique originale, qui tente de mener le théâtre aux confins de lui-même. Une tentative d'hybridation entre théâtre et cinéma, théâtre et série télé américaine, théâtre et image. Une tentative de théâtre total également qui en passe par la musique en live et la chorégraphie. Une aventure évolutive qui franchit tous les codes de la représentation avant de revenir à l'essence de l'art : un texte, des acteurs et le face à face nu avec le public. En 8 h de représentation, Julien Bouffier accomplit un chemin épique dans les formes que peut prendre le spectacle vivant du 21ème siècle et c'est cela, avant tout, qui fait la force de sa proposition. Rendez-vous avec ce metteur en scène talentueux aux alentours de 21 h 20. Avant cela, nous resterons à Paris, au théâtre de l'Est Parisien, où Olivier Werner, jeune acteur metteur en scène s'est glissé dans la peau d'Elvis Presley, via un texte de l'auteur Serge Valletti, Saint Elvis. Un projet qui s'inscrit aux antipodes du projet Bouffier. Ici, la proximité, la brièveté et l'économie sont de mise. Trois acteurs. 1h20 de spectacle. Une plongée dans l'imaginaire d'un auteur sur les traces d'un mythe. Olivier Werner est plus vrai que vrai dans la peau d'Elvis Presley. Dommage qu'il ne puisse, devant nos micros, danser comme la rock star...il le fait très bien sur la scène. Saint Elvis, c'est aussi l'arrivée au Théâtre de l'Est Parisien, de la Comédie de Valence, qui va investir, en invité, les lieux pour de longs mois de programmation. On en parle dans quelques minutes. A 21 h 50, ce sera le billet de notre camarade Jean-Loup Rivière suivi de l'agenda des spectacles à voir et du coup de téléphone en province. Ce soir, Patrick Beaumont, depuis Lille, nous parlera du Festival NEXT qui se déroule à Villeneuve d'Asq.

J. Gayot

Article sur France Culture

France Info, Claire Baudéan, 13 décembre 2008

L’Humanité, 5 janvier 2008

Les Lettres françaises
Paroles ouvrières

La classe ouvrière n’existe plus, paraît-il. La lutte des classes, faute de combattants, non plus. Nous voici donc tous engagés, dans le même élan, sur la glorieuse voie du paradis libéral. Sans doute est-ce un peu trop beau pour être vrai. Des livres, des spectacles, des films ont d’ailleurs le mauvais goût de nous rappeler régulièrement qu’il n’en est rien. Parmi ces oeuvres, le roman de Gérard Mordillat paru en 2004, les Vivants et les Morts, occupe par sa haute qualité une place de choix. Il y est question de la fermeture - du « bradage » - d’une usine de fibre plastique dans une petite ville de notre beau pays. Rien que de très banal, que de très courant, aussi hélas, me direz-vous. Sauf que le roman de Mordillat, une admirable polyphonie, brasse avec bonheur les vies des travailleurs de l’usine, en de très courtes séquences syncopées, mêle le quotidien de ces hommes et de ces femmes au politique, démonte avec clarté les mécanismes menant à l’inéluctable fermeture de l’usine, met au jour les petites magouilles des uns et des autres, mêle l’intime à l’universel. C’est un livre de chair et de sang écrit au présent de l’indicatif, qui nous embarque corps et âme dans son histoire sans que nous puissions nous en extraire, sans que nous en ayons d’ailleurs la moindre envie, car il est bien question de la vie, de la nôtre peut-être aussi, avec ses bonheurs et ses peines, ses petitesses et ses grandeurs dans leurs subtils entremêlements.
« Ce n’est pas parce que les usines ferment les unes après les autres, parce qu’on n’appelle plus "ouvriers" ceux qui travaillent ni "patrons" ceux qui les exploitent, que la lutte des classes a disparu », est-il clairement dit à quelques pages de la fin du roman dont les tout derniers mots sont : « Ils endurent. »
L’un des mérites de Gérard Mordillat dans ce roman est d’avoir su trouver une langue (et une forme), superbe, simple, nerveuse, imagée, celle-là même qui, dit-il, le rattache à la classe ouvrière.

C’est dans cette langue que le jeune, mais déjà apprécié, metteur en scène Julien Bouffier et son équipe Adesso e sempre, actuellement en début de résidence au CDN des Treize Vents à Montpellier, mordent à pleines dents. Associés avec le CDN (Jean-Claude Fall, le directeur, fait partie avec Fanny Rudelle et Christel Touret de la distribution), Bouffier et ses camarades se sont lancés à corps perdus dans l’aventure de l’adaptation du roman de Mordillat à la scène. Une gageure relevée avec un aplomb - l’inconscience de la jeunesse ? -, une fougue extraordinaire. Comment, en effet, rendre compte sur un plateau de théâtre des 800 pages du roman sans les trahir ? Comment éviter le piège de la redondance, de la simple et plate illustration ? Certes le livre de Mordillat contient nombre de dialogues eux aussi percutants, sauf que l’on sait pertinemment que cela ne fait pas forcément de bonnes répliques de théâtre…, mais surtout comment trouver l’équivalent scénique d’une parole et d’une forme romanesques ? Réponses ou plutôt propositions de réponses sur le plateau. En effet, à l’instar de Jacques Delcuvellerie qui, pour parler du génocide au Rwanda (Rwanda 94) - comment en parler ? - avait, en cinq séquences, avancé cinq propositions théâtrales (du simple témoignage d’une rescapée du génocide à un oratorio, en passant par une simple conférence), Julien Bouffier nous soumet plusieurs formes spectaculaires pour nous ouvrir au roman de Gérard Mordillat. De l’utilisation très particulière et fort pertinente (c’est au théâtre assez rare pour être noté) de l’image vidéo à la proposition musicale - le groupe Absinthe (Provisoire) est présent sur scène -, en passant par des épisodes chorégraphiés ou tout simplement joués de manière « traditionnelle », Julien Bouffier et ses camarades récitent toutes les gammes théâtrales en les mixant habilement. Ils parviennent dès lors durant les quatre premières heures du spectacle (quatre autres sont prévues dès la fin mars à Cavaillon, les huit heures seront ensuite proposées au Théâtre des Treize Vents la saison prochaine) à saisir dans les mailles de leurs filets la substantifique moelle du roman de Mordillat. Un roman et un spectacle « romanesques » à souhait (pourquoi s’en priverait-on ?) et qui vous tiennent à la gorge. On remarquera à ce propos le fort retour du romanesque au théâtre, de l’intime étroitement lié aux grandes et troubles affaires du monde : il ne faut pas chercher ailleurs l’immense succès d’un Wajdi Mouawad, notamment auprès des jeunes générations. Bouffier est engagé sur cette voie. Il y ajoute toutes les technologies modernes (aussi bien pour ce qui concerne le son que l’image ; Julien Bouffier est marqué par le cinéma - Gérard Mordillat, lui, est également réalisateur et son livre nous le rappelle à maints égards) et s’engage de manière plus ostentatoire sur le politique ; n’a-t-il pas, juste avant les Vivants et les Morts, dernier volet d’un triptyque sur le monde du travail, remis à l’honneur les Yeux rouges de Dominique Féret qui évoque l’affaire Lip ?
C’est une même énergie qui anime, Olivier Luppens et Vanessa Liautey en tête, l’ensemble de la troupe, qui porte, c’est véritablement le terme, cette parole de lutte pour la dignité plus que jamais nécessaire par les sales temps qui courent.
Ce n’est en effet pas un simple hasard si nombre de jeunes compagnies théâtrales, tout comme nombre d’auteurs, commencent à aller y voir du côté du monde du travail, des entreprises, se penchent à la fois sur le passé des luttes ouvrières (de la lutte des classes en un mot), pour en venir au présent, l’analyser, le décrire et… le dénoncer. Port du casque obligatoire - le titre parle de lui-même -, de Klara Vidic, dans une mise en scène de Fred Cacheux, vient de se donner au Théâtre de l’Aquarium à Paris, Un conte mineur, tout premier spectacle (mêlant acteurs et marionnettes) de la compagnie Chat ! foin relate la grève des mineurs dans le Yorkshire en 1984, sous Thatcher, et doit être créé en février prochain. Encore ne sont-ce là que deux exemples presque pris au hasard d’une production qui commence à être abondante sur le sujet. Ce n’est pas un hasard non plus si on commence à voir des universitaires travailler la question - citons en particulier Olivier Neveux, auteur de Théâtres en lutte et, avec Christian Biet, d’une Histoire du spectacle militant (1) qui, malheureusement, s’arrêtent à l’histoire théâtrale des années quatre-vingt.
La nouveauté c’est que tous ces spectacles tentent délibérément de se démarquer d’un réalisme trop prégnant qui fut de mise dans les années quatre-vingt-dix. À cet égard, la Misère du monde, du sociologue Pierre Bourdieu, paru en 1993 aura fait d’immenses dégâts au… théâtre, malgré les claires mises en garde de l’auteur. Les paroles des hommes et des femmes interviewés n’ayant rien de théâtral. Mais rien n’y fit. La caution de la véracité tenant lieu de garant esthétique comme dans beaucoup d’autres tentatives encore moins intéressantes (jeunes des banlieues que l’on fit monter sur scène pour faire vrai, auteurs adoptant un faux langage populaire, montages à partir d’entretiens, etc.). Il ne suffit plus désormais d’exposer la vie d’hommes et femmes en difficulté telle quelle, encore faut-il trouver la forme adéquate pour le faire. Ce qui fut d’ailleurs le credo d’un certain théâtre dans les années soixante-dix, et notamment celui du théâtre dit du quotidien.
C’est à cette mouvance dont il est l’un des représentants les plus marquants au même titre qu’un Michel Deutsch ou un Jean-Paul Wenzel (Loin d’Hagondange, mis en scène par Patrice Chéreau en 1977, a marqué notre histoire du théâtre), qu’appartient l’Allemand Franz-Xaver Kroetz, dont Benoît Lambert présente aujourd’hui Meilleurs souvenirs de Grado. On rappellera au passage que ce choix n’est pas tout à fait fortuit, et que depuis nombre d’années déjà Benoît Lambert tourne autour de la question du Bonheur d’être rouge, proposant dans des petits spectacles joyeusement déjantés ses souvenirs d’enfant auprès de militants politiques. Ça ira quand même, un collage de textes, ou Pour ou contre un monde meilleur disent clairement vers où se portent ses pôles de réflexion.
Le théâtre de Kroetz ne délivre aucun message, ne prétend à aucune démonstration ou à aucun engagement directement politique. Il n’est ainsi question dans ces Meilleurs souvenirs de Grado que de l’histoire d’un couple d’ouvriers ou de petits employés qui viennent passer quelques jours dans la petite station balnéaire italienne de Grado. Neuf séquences - ici aussi on joue de la fragmentation - pour dire le quotidien ni violent, ni revendicatif, de ce couple parmi tant d’autres. Et pourtant, derrière la banalité des situations, des paroles échangées entre Anna et Karl, se révèle, au sens photographique du terme, une autre réalité. Celle dans laquelle nous vivons tous, où l’envers et le complément de l’aliénation par le travail est l’aliénation par le loisir. C’est cela que révèlent dans un décor de cartes postales, avec le talent qu’on leur connaît, mais porté ici à son point d’orgue, ces deux grands acteurs que sont Martine Schambacher et Marc Berman, Ce qui, en début de spectacle, pourrait faire penser à une charge caricaturale à la Reiser se transforme petit à petit en moments de tendresse véritable. Le retournement est admirable et s’ouvre sur ce dialogue final :
« Anna : Mais il y a aussi des gens qui prennent des vacances à la mer, trois, quatre fois l’année.
(…)
Karl : Mais ceux-là, ils ont aussi trois et quatre fois plus d’argent que nous. (…)
Anna : Et ils ne travaillent pas plus que toi, ou bien ?
Karl : Sûrement pas. Mais c’est comme ça.
Anna : Et pourquoi ? »
Rideau.

(1) Théâtres en lutte d’Olivier Neveux. éditions la Découverte, 324 pages, 23 euros. Une histoire du spectacle militant. 1966-1981, de Christian Biet et Olivier Neveux. éditions l’Entretemps, 30 euros.

Jean-Pierre Han

La Montagne, 14 mai 2008

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